Le gang des rêves

004141261

Le gang des rêves
de Luca di Fulvio
Traduit de l’italien par Elsa Damien
Slatkine & Cie

 
A propos
À travers les yeux d’une jeune italienne de 15 ans, nous nous remémorons l’installation des nouveaux arrivants à New York au début du 20ème siècle. Luca di Fulvio raconte sous la forme d’une épopée les combats au quotidien de Cetta et de son fils Natale pour se faire une petite place dans les bas-fonds de Lower East Side.

 

Mon avis
On le soupèse. Il fait son poids. Plus de 700 pages quand même !
Mais dés qu’on le commence, on ne voit plus le temps passer, ni les pages défiler.
Contraint de le poser de temps en temps, on songe déjà au moment où on pourra à nouveau s’y plonger.
Cette saga, c’est l’Amérique des années 20 avec en son coeur, le jeune Natale, devenu Christmas à son arrivée à Ellis Island.
C’est le pouls des quartiers pauvres où immigrés croisent petits et grands gangsters. Les uns ayant perdu leurs illusions, les autres arrachant leur rêve américain avec violence.
C’est un apprentissage, celui de Christmas qui grandit, se construit, toujours sur le fil.
Lui, ses rêves, il veut les croquer à pleines dents même si pour cela il doit filer quelques coups de poing. Mais son arme fatale à lui, ce sont les mots, les histoires.
Et ce coeur qui vibre dans sa poitrine. Parce que Christmas est un bon gamin !
Et l’homme qu’il devient prend de l’ampleur, fièrement. Sa rage de vivre se démultiplie, son envie de devenir « quelqu’un » explose.
Au fil des pages, l’amour se bagarre avec la violence, la précarité questionne l’identité.
Si Christmas en est le personnage principal, Cetta, Sal, Ruth, Cyril et tant d’autres ont également une place de choix, malmenés par la vie.
Hissez le torchon ! comme le clame Christmas dans le micro.
Un régal, de bout en bout !

 

Le tout petit extrait :
-M’man…, dit-il à voix basse après de longues minutes.
-Oui ?
-Quand on devient adulte, on trouve que tout est moche ?
Cetta ne répondit rien. Elle regardait dans le vide. Certaines questions n’appelaient pas de réponses, parce que la réponse serait aussi pénible que la question. »

La femme brouillon

FemmeBrouillon-COUV.indd

La femme brouillon
D’Amandine Dhée
Editions La Contre Allée

 

A propos
Le meilleur moyen d’éradiquer la mère parfaite, c’est de glandouiller. Le terme est important car il n’appelle à aucune espèce de réalisation, il est l’ennemi du mot concilier. Car si faire vœu d’inutilité est déjà courageux dans notre société, pour une mère, c’est la subversion absolue.
Le jour où je refuse d’accompagner père et bébé à un déjeuner dominical pour traîner en pyjama toute la journée, je sens que je tiens quelque chose.

 

Mon avis
Je me suis approchée de ce court texte d’une main un peu tremblante.
Je me demandais, vu mon rapport très douloureux et complexe à la maternité, comment j’allais appréhender et ressentir ce livre.
Et au final, moi aussi, vous m’avez conquise, chère Amandine. Parce que malgré cette différence, tant de choses ont fait écho en moi également.
L’autrice envoie valser, bouscule les préjugés, les codes, les cases.
Elle n’a pas peur de dire quand elle a mal, quand elle va mal, quand elle a mal à sa mère.
Avec intelligence et virtuosité, elle dissout les clichés, se livre, expose ce besoin capital de se réapproprier sa vie et son corps.
Elle refuse de laisser la société peser de tout son poids sur ses épaules.
Elle dit merde à la mère parfaite, elle, la femme brouillon.
Elle la femme, l’amoureuse, la fille, la mère, la féministe, l’écrivaine.
J’ai l’intense certitude qu’elle a écrit là ce que tant de femmes ressentent.
Et ont besoin de lire un jour ou l’autre. Voire chaque jour.
Un essentiel !

 

Le tout petit extrait :

« Ce connard de Larousse a menti, ce n’est pas vrai que la maternité rapproche mère et fille.

Au lieu de grandir, je redeviens petite. J’ai de nouveau la mère qui flanche. »

 

Jimfish

1507-1

JIMFISH
de CHRISTOPHER HOPE
TRADUIT DE L’ANGLAIS (AFRIQUE DU SUD) PAR ÉDITH SOONCKINDT
EDITIONS PIRANHA

 

A propos
Lorsque Jimfish fait son apparition dans un petit port d’Afrique du Sud, les autorités ont bien du mal à lui assigner une place dans la société en fonction de sa couleur, comme c’est encore la règle en 1984. Pour les uns, il est aussi blanc qu’une toile vierge, pour les autres, sa peau est rose clair ou couleur miel, voire bleue. Ce qui est sûr c’est qu’il n’est pas du « bon » blanc aux yeux du chef de la police qui en profite pour le traiter comme son esclave. Contraint à l’exil après avoir fauté avec la fille de ce dernier, Jimfish est entraîné dans un très long voyage à travers le monde.
Dans ce Candide moderne, Christopher Hope revisite la tragique histoire de la fin du XXe siècle, de l’Afrique de l’apartheid et des tyrans sanguinaires à l’Europe des dictateurs communistes.

 

Mon avis
Christopher Hope a façonné là un Candide sud-africain et on peut dire sans hésitation qu’il a réussi son pari.
Jimfish n’a pas vraiment de couleur, il n’est ni vraiment blanc, ni vraiment noir.
Il ne sait pas d’où il vient et n’a pas de nom, si ce n’est ce sobriquet insultant dont on l’a affublé et qu’il ne quitte plus.
Jimfish rêve d’être du bon côté de l’Histoire et l’Histoire ne l’épargnera pas, le trimbalant d’un pays à un autre, d’un massacre à une nouvelle révolution.
Elle se déroule sous ses yeux et jamais il ne semble avoir pleinement conscience de ce à quoi il est en train d’assister.
Il n’a pas de repères et n’en cherche pas. Il avance, suit sans se poser de questions.
Il se laisse approcher par le bien, par le mal, par la mort elle même, côtoyant le pire de l’humanité, les pires des dictateurs, des restes de Thernobyl au fond des poches.
Jimfish au coeur innocent finira du fameux bon côté de l’Histoire, sa quête éternelle.
Mais surtout, du bon côté de sa vie, enfin.
A lire !

 

Le tout petit extrait :
« Si la question vraiment essentielle de l’existence était comment atterrir du bon côté de l’Histoire, alors trouver une réponse lui semblait plus impossible que jamais. Tout ce qu’il avait appris jusqu’ici c’était que ceux qui prétendaient avoir atteint cette destination bénie y étaient parvenus en pataugeant dans le sang. »

K.O. Debout

9782259249430
KO DEBOUT
de Mahault Mollaret
Plon

 

A propos
« Je mourrai à 27 ans. Je l’ai décidé, intégré, digéré. Suffisamment tôt pour qu’il soit impossible de faire machine arrière. Je me suis fixé des règles précises. Ne m’attacher à rien, ni à personne.
A 8 ans, Ramon m’est tombé dessus. Exception. Fallait le voir. Un sacré bordel, le môme. Orphelin, père inconnu, mère dérouillée par son mec. Ramon, c’était le meilleur d’entre nous. La douceur incarnée. Derrière toute sa tendresse, il rongeait son frein. Dix ans plus tard, il a fini par péter les plombs et depuis qu’il est interné chez les dingues, je l’attends.
C’est pour aujourd’hui. Sortie d’essai. Quinze jours sans accroc et mon pote sera enfin libre de commencer sa vie. Moi, de terminer la mienne en m’assurant que rien ne vienne plus jamais l’abîmer.
Quitte à connaître sa fin, autant qu’elle profite aux autres. »

 

Mon avis
Me voilà bloquée devant ma page word. Mes doigts cherchent les touches sans trouver les mots.
Jamais une chronique n’aura été si dure à écrire. Je suis littéralement K.O.
Debout, assise, couchée, je suis K.O.
Ce livre m’a envahie, submergée, remuée, bouffée.
Et là, je cherche encore mes mots.
Je cherche comment vous en parler alors que je n’ai qu’une vie, c’est de crier sur le toit du monde : LISEZ LE ! vITE !
Qu’on en tapisse les vitrines des libraires, qu’on en inonde les bibliothèques, qu’il gagne haut la main le coeur des lecteurs !
Parce que ce roman est unique. Point.
Unique avec un U majuscule.
Avec de la splendeur, mais attention, le genre de splendeur à ne pas se prendre au sérieux. Du genre à se faufiler, l’air de rien, et à vous en mettre plein les yeux, la gorge serrée.
Et quand on le referme, on sait déjà qu’on s’apprête à le relire.
Comme on sait qu’on a devant nous une autrice hors du commun.
Si j’avais la chance de la rencontrer, je lui dirais : Savez-vous que vous avez écrit un p**** de chef d’oeuvre ?!

 

Le tout petit extrait :
« J’ai accepté de suivre Zoé n’importe où pourvu qu’on sorte de la maison. Pour nous mettre à l’abri des murs qui nous connaissent trop bien. Que j’ai mis des années à laver d’elle. Je cherche du vent. Je ne dirai rien tant qu’il ne souffle pas. Qu’il envoie nos paroles en l’air. Le ciel en fera ce qu’il voudra, deux ou trois nuages, basta. »

telechargementtelechargement

L’abandon des prétentions

9782213701905-001-X

L’abandon des prétentions
de Blandine Rinkel
Fayard

A propos
« Qu’est-ce qu’une vie réussie ? » Au bic, Jeanine recopie la question sur un post-it, puis, comme chaque jour, part marcher. Croisant, au cours de ses dérives, divers visages : un architecte syrien fuyant son pays, un danseur étoile moscovite, une mythomane espagnole…
Ne sous-estime-t-on pas, d’ordinaire, l’amplitude des voyages intérieurs suscités par ces rencontres fortuites ?
Sans doute fallait-il, pour en prendre la mesure, le regard d’un proche. C’est sa fille qui dresse le portrait de cette femme de soixante-cinq ans, en autant de fragments, composant un kaléidoscope où se confondent le monde et une mère.

 

Mon avis
Jeanine a tout de la mère « tout-le-monde ».
Ce premier roman, lui, n’a rien d’un livre banal et au final, Jeanine non plus.
Non, elle n’abandonne pas ses prétentions… elle les modifie, les tourne, pour les diriger vers les autres, avec ce mélange de sincérité et d’inconscience.
Elle aime les gens, tous les gens.
Sa cuisine devient lieu de rencontres et de confidences. De gentilles confrontations aussi, parfois.
Et à l’inverse de cette jeune retraitée, l’écrivaine reste à bonne distance de son personnage/de sa mère.
Comme pour poser sur elle un regard encore plus franc, jamais dénué de tendresse.
Et les mots ressemblent aux post-its dont Jeanine ne peut se départir.
Des post-its comme des fenêtres sur la vie, sur le monde entier.
Et sur une femme incroyable.
Une véritable réussite !

 

Le tout petit extrait :
« De retour dans sa cuisine, le soir, ma mère feuilleta son numéro de « Marianne, Pourquoi les religions les rendent fous ? » avec un peu plus d’ironie qu’à l’accoutumée, avala nerveusement deux yahourts qu’elle regretterait, puis, dans son lit, avant que Morphée ne l’étreigne,se surprit à adresser à Adarsh une petite (oh toute petite !) prière. »

Celui qui est digne d’être aimé

1507-1

Celui qui est digne d’être aimé
d’Abdellah Taïa
Seuil

 

A propos
Ahmed, 40 ans, est marocain. Il vit à Paris.
Il écrit à sa mère, morte cinq ans auparavant, pour régler ses comptes avec elle et lui raconter enfin sa vie d’homosexuel.
Il envoie une lettre de rupture à Emmanuel, l’homme qu’il a aimé passionnément et qui a changé son existence, pour le meilleur et pour le pire, en le ramenant en France.
Par ailleurs, Ahmed reçoit des lettres de Vincent et de Lahbib.
Un roman épistolaire pour remonter le temps jusqu’aux origines du mal.
Un livre sur le colonialisme français qui perdure dans la vie amoureuse d’un jeune Marocain homosexuel.

 

Mon avis
Sonnée.
Ce roman m’a sonnée.
Aussi court que puissant. Aussi puissant que violent.
« Un bon gros uppercut dans ta face ! », comme dirait un ami.
Et on sent dans chacune des lettres le besoin urgent, quasi vital de les avoir écrites.
Ca transpire, ça prend toute la place.
Du coup, on les lit presque avec cette même urgence, cet empressement affamé.
On découvre cette mère tyrannique et obscène. Cet amoureux blessé. Cet Emmanuel qui a fait de lui un gentil et docile petit parisien, l’étouffant, le colonisant.
On découvre aussi cet ami d’enfance, avec son lot de blessures et de cris silencieux.
A la fin du livre, on aimerait tellement le retenir, le prendre dans nos bras.
Prendre aussi dans nos bras Ahmed/Abdellah. Ahmed enfant, Ahmed adulte.
Lui dire que non, l’amour ce n’est pas cela.
L’amour, ce n’est pas souffrir et faire souffrir pour se venger.
Magistral !

 

Le tout petit extrait 
« Chère Malika,
Là-bas, tout au fond du noir, le monde est beau enfin, n’est-ce pas ?
Ne réponds pas à cette question, s’il te plaît. Ne dis rien, plus rien. Reste où tu es, comme tu es, effrontée jusqu’au bout, les yeux durs, indifférente à tous, à moi surtout, dictatrice assumée. »

telechargement

Volia Volnaia

9782714468949

Volia Volnaïa
de Victor Remizov
Trad. Luba Jurgenson
Belfond

 
A propos
– Avec cinq mecs qui voudraient bien se mouiller, on les aurait désarmés ! Tous les flics de la région ! Une demi-journée aurait suffi ! Ils sont complètement ramollos, ils explosent de mauvaise graisse ! Il faudrait les enfermer dans leur cage à singes. Si tout le monde, si le peuple tout entier se met à parler, la vérité éclatera au grand jour ! Il faut juste que les gens le veuillent, qu’ils comprennent que c’est à eux de faire la loi ici, pas aux chefs ! (L’Étudiant se tut d’un air éloquent, les yeux écarquillés, le doigt pointé en l’air.) Kobiak, c’est un brave gars ! On a le droit de défendre notre honneur ! Avec les moyens qu’on a. Nous n’en avons pas d’autres, on nous les a volés. On nous a laminés mais on fait semblant que tout va bien.

 
Mon avis
Ce roman n’est pas un roman comme les autres.
Pour l’apprécier, il faut en accepter sa lenteur, sa minutie.
Et ce froid qui nous engourdit presque par moment, comme si nous étions nous mêmes plongés dans la blancheur de la Taïga.
C’est comme une gorgée de vodka âpre qui vous brûle les tripes.
Comme un voyage dans un autre monde, où tranditions ancestrales se heurtent à une pseudo modernité et à une corruption organisée.
C’est comme un cri de liberté qui monte par delà la cime des mélèzes et qui cherche les souvenirs d’une révolution.
C’est un face-à-face d’hommes. Et aussi un face-à-face entre l’homme et l’animal, dans toute sa brutalité.
Le courant autant que les mots de Remizov nous emportent. On ne cherche même plus à respirer, on s’abandonne, on sent l’odeur du sacrifice rôder.
Et finalement, comme ces hommes aiment la rudesse de leur vie et de leurs solitudes, on aime ce roman et on écoute battre le coeur des grands espaces sibériens.

 

Le tout petit extrait :
« La solitude dans la taïga est une drogue accrocheuse. Celui qui y a goûté, s’il vaut quelque chose, ne peut plus s’en passer et, s’il y renonce contre son gré, il en souffre comme d’une perte irréparable. »