La fille du fossoyeur

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La fille du fossoyeur
de Joyce Carol Oates
Claude Seban (Traducteur)
PHILIPPE REY

 

A propos :
En 1936, les Schwart, une famille d’émigrants fuyant désespérément l’Allemagne nazie, échouent dans une petite ville du nord de l’État de New York où le père, Jacob, un ancien professeur de lycée, ne se voit offrir qu’un travail de fossoyeur-gardien de cimetière. Un quotidien fait d’humiliations, de pauvreté et de frustrations va les pousser à une épouvantable tragédie dont Rebecca, la benjamine des trois enfants, sera le témoin.

Ainsi débute l’étonnante vie à multiples rebonds de Rebecca Schwart : après avoir épousé Niles Tignor, un homme abusif et dangereux, elle doit fuir pour protéger son petit garçon, et tenter de se reconstruire. Les villes, les métiers, les hommes défilent, jusqu’à sa rencontre avec Chet Gallagher, promesse d’un bonheur enfin possible. Mais surgit alors le désir profond, d’abord inconscient, de retrouver son passé cruel de « fille du fossoyeur », de se rattacher en fin de compte à sa véritable identité. Le destin ne le lui permettra qu’au terme d’une existence d’intranquillité, dans les dernières pages bouleversantes de ce roman.

 

Mon avis
La prolixe auteure américaine signe ici, selon moi, l’un de ses romans les plus forts.
Dés les premières pages du livre, nous sommes dans l’ambiance.
Une ambiance pesante, morbide, qui ne cesse de s’obscurcir, tel un ciel se chargeant de nuages noirs et menaçants.
Tout au long, les thèmes de l’identité familiale et de la résilience habitent et sont l’essence même du roman. Et de la vie de Rebecca.
Et au delà, celui de la réconciliation. Car nulle paix ne peut être trouver sans cela. Hazel/Rebecca devra donc renouer et se réconcilier avec elle même.
Elle devra affronter le lourd passé qu’elle a tenté de laisser derrière elle, passé portant le masque cruel et haï du père, notamment.
Joyce Carol Oates décortique les âmes, déroule les psychologies, les oppositions.
Et nous offre ici avec force le combat d’une femme forte et abimée, inspiré par l’histoire de sa propre grand-mère.

 

Le tout petit extrait :

« Tignor était une grosse lune cabossée dans le ciel nocturne : on n’en voyait que la partie éclairée, brillante comme une pièce de monnaie, mais on savait qu’il y en avait une autre, sombre et secrète. Les deux faces grêlées de la lune étaient là en même temps, mais on souhaitait penser, comme un enfant, qu’il n’y avait que la lumière. »

Hortense et Queenie

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Hortense et Queenie
d’Andrea Levy
Traduction de l’anglais : Frédéric Faure
La table Ronde / Quai Voltaire

 
A propos
L’Afrique n’a pas de secrets pour Queenie. Enfant, élevée à la dure dans les Midlands, elle a vu un Noir à l’exposition de l’Empire britannique, et lui a même serré la main. Maintenant adulte, son mari n’étant pas rentré des Indes où il servait dans la Royal Air Force,
elle accueille deux locataires venus de Jamaïque : Gilbert, qui a lui aussi porté l’uniforme bleu de la RAF, et sa femme Hortense. Le couple subit, bon gré mal gré, le racisme ordinaire : dans l’Angleterre de l’immédiat après-guerre, ces ressortissants de la couronne britannique ne passent pas inaperçus. Gilbert surmonte les humiliations grâce à son esprit gouailleur. Hortense, quant à elle, toujours soucieuse de son élégance, est choquée par la misère ambiante, loin de ce qu’elle avait imaginé à l’ombre des manguiers.

 

Mon avis
Ce roman nous dévoile quatre personnages, quatre destins que la vie n’aurait sans doute jamais fait se croiser si la Seconde Guerre Mondiale n’était pas passée par là.
Gilbert et Hortense ont rêvé, ont fantasmé leur vie en Angleterre, bien loin de leur Jamaïque.
La réalité a davantage des allures d’enfer terrestre, en cette période d’après-Guerre.
Queenie, elle, a choisi d’épouser Bernard pour essayer de gravir les échelons de la petite bourgeoisie londonienne.
Ce dernier disparaît à la fin de la guerre, et pour survivre, elle est contrainte d’ouvrir sa (trop) grande maison et accueille le jeune couple.
Peu à peu, les personnages se construisent et se déconstruisent, nous prouvant encore une fois que l’Humain n’a de cesse d’évoluer et de nous dévoiler ses multiples facettes.
Que les failles sont parfois terriblement bien cachées.
Que les nuances s’insinuent toujours entre le tout noir et tout blanc.
Le racisme ordinaire frappe de plein fouet, imbibant une Angleterre encore meurtrie.
Les certitudes tremblent, les déceptions s’accumulent, l’arrogance en prend pour son grade.
De nombreux va-et-vients dans le temps nous plongent au coeur de la guerre ou nous conduisent sur la terre jamaïcaine.
Un joli roman porté par l’histoire et les destins.

 

Le tout petit extrait :
« C’est comme ça que les Anglais vivent ? » Combien de fois elle m’a posé cette question ? J’ai vite arrêté de compter.
« Ils vivent comme ça ? ». Cette question est devenue une triste lamentation qu’elle porte sur chacune des choses qu’elle voit.
« C’est comme ça que les Anglais vivent ? »

Trois saisons d’orage

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Trois saisons d’orage
de Cécile Coulon
Editions Viviane Hamy

 

A propos
Trois générations confrontées à l’Histoire et au fol orgueil des hommes ayant oublié la permanence hiératique de la nature.
Saga portée par la fureur et la passion, Trois Saisons d’orage peint une vision de la seconde partie du XXe siècle placée sous le signe de la fable antique. Les Trois-Gueules, « forteresse de falaises réputée infranchissable », où elle prend racine, sont un espace où le temps est distordu, un lieu qui se resserre à mesure que le monde, autour, s’étend. Si elles happent, régulièrement, un enfant au bord de leurs pics, noient un vieillard dans leurs torrents, écrasent quelques ouvriers sous les chutes de leurs pierres, les villageois n’y peuvent rien ; mais ils l’acceptent, car le reste du temps, elles sont l’antichambre du paradis.

 

Mon avis
Tu le sais très vite, généralement, quand tu as entre les mains un grand roman.
Ce fut le cas avec « Trois saisons d’orage ».
Nous voici dans cet étrange village, logé au bord des falaises, voué à la violence et à  l’imprévisibilité de la Nature.
D’une écriture quasi cinématographique, Cécile Coulon nous fait faire la connaissance d’André, le médecin du village.
Puis des générations suivantes : son fils Benedict, sa petite fille,…
Aux Fontaines, l’amour fait autant de dégâts que les pierres.
L’amour peut reprendre aussi vite ce qu’il a offert que ce village perdu le peut et le fait.
La tension monte, s’installe, telle une araignée tissant sa toile.
Dés le départ, on sait qu’un drame va se jouer et on n’a d’autre choix que d’attendre sa venue, captifs.
L’orage gronde au loin puis se rapproche.
Les quotidiens des uns et des autres se heurtent aux superstitions, à la fatalité.
Et au secret.
Les luttes internes, aussi dévorantes soient-elles, ne sont au final rien face à la Nature, toute puissante.
Un roman tragique et magnétique !

 

Le tout petit extrait :
« Les Fontaines.
Je vous parle d’un endroit qui est mort mille fois avant mon arrivée, qui mourra mille fois encore après mon départ, d’un lieu humide et brumeux, couvert de terre, de pierre, d’eau et d’herbe. Je vous parle d’un endroit qui a vu des hommes suffoquer, des enfants naître, d’un lieu qui leur survivra, jusqu’à la fin, s’il y en a une. »

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Une vie à t’écrire

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« Une vie à t’écrire »
de Julia MONTEJO
Traduit par Catarina SALAZAR
Les Escales

 

A propos
Un soir, sur une plage du Pays basque espagnol, un écrivain en mal d’inspiration rencontre Amaia, une jeune femme mystérieuse. Elle est persuadée d’avoir déjà vécu au XVIIe siècle et d’avoir alors traversé les océans pour gagner l’Islande où les Basques partaient chasser la baleine. Au péril de sa vie, à une époque où les femmes n’avaient d’autres choix que l’obéissance et le silence, elle a su conquérir son indépendance et sa liberté. Là-bas, elle a rencontré Erik, son amour éternel, dont le souvenir ne cesse de la hanter.
Amaia est-elle folle à lier ? C’est ce que commence par croire Asier avant d’être emporté par la force de son histoire. Envoûté, le jeune homme transforme le récit de cette étrange et attirante muse en roman. Le souffle des mots l’habite enfin.

 

Mon avis
Une rencontre aussi inattendue qu’étrange.
Ou quand l’enfer de la page blanche croise la route d’une femme captivante à l’histoire improbable qui s’écrit avec un H majuscule.
Amaia a-t-elle vraiment vécu cette vie antérieure ?
Amaia est-elle aussi Amalur, femme courageuse éprise de liberté ?
Comme Asier, nous sommes irrémédiablement happés.
Les siècles s’enchaînent, l’amour et la violence se défient sans relâche.
Par delà les mers, on la suit. On la suivrait les yeux fermés.
Amaia/Amalur a la survie gravée sur la peau et un courage à toute épreuve.
Un destin incroyable réchauffé par un amour qui dépasse les siècles, sous les bourrasques glaciales de l’Islande !
A découvrir, en se laissant emporter et enivrer !

 

Le tout petit extrait :
« C’est cela, une vie, se demande Martin, c’est ce calme, cette simplicité, cette évidence ? Au milieu de cette douceur, il perçoit cependant une vague anxiété. Elle ressemble à la sensation venue naguère avec la certitude que la routine des jours connait une fin. Il comprend qu’elle en est une nuance. La certitude de la fin, pareillement, mais cette fois, redoutée. »

Le vertige des falaises

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Le vertige des falaises
de Gilles Paris
Plon

A propos
Sur une île sauvage et désertée, Marnie, adolescente effrontée et fragile, vit au-dessus des falaises au coeur d’une imposante maison de verre et d’acier avec sa mère Rose et sa grand-mère Olivia, qui règne sur la famille et sur l’île tout entière.
Des plaines aux herbes hautes, des sentiers au bord de mer, la nature se révèle aussi cruelle que les mystères trop longtemps ensevelis.
Et si une seule personne détenait tous les secrets de cette famille et s’en libérait enfin ?

Mon avis
Comment ne pas avoir envie de se jeter sur le nouveau roman de Gilles paris, après avoir lu son sublime « Autobiographie d’une Courgette » ?
Il y a dans ce roman tant d’amour et de destruction qu’on en ressort à la fois le coeur gonflé et vidé.
On sent tellement d’émotions traverser les lignes de nos veines et on éprouve une si douce affection pour Marnie et les femmes de sa vie.
On sent aussi le vent marin fouetter notre visage et emmêler nos cheveux. Comme si, nous aussi, on se tenait tout au bord des falaises.
Les hommes ne semblent avoir été là que pour faire souffrir et leur disparition laisse le chagrin côtoyer le soulagement.
Et au milieu se trouve Marnie, une adolescente rebelle, en colère et si pleine d’amour.
Et, tout autour, des secrets de famille qui s’entrechoquent.
Un magnifique roman chroral, sombre et lumineux à la fois, qui m’a fortement émue.
Un immense, un GIGANTESQUE coup de coeur !

 
Le tout petit extrait :
« Je ne vois plus le trou béant dans lequel deux costauds de l’île font descendre le cercueil d’où papa ne s’enfuira plus. Il n’aurait pas aimé être mort de son vivant. J’entends leurs efforts, ce lit en bois qui cogne, sa nouvelle demeure sur laquelle nous allons lâcher une poignée de terre. Tout comme il y a un an, après la mort de grand-père Aristide. Ils sont enterrés l’un prés de l’autre. Tels deux amis qu’ils n’étaient pas. C’est comme ça dans la famille. On ne pense jamais à haute voix, sauf au bord des falaises, là où le vent emporte tout. »

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Rapatriés

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« Rapatriés »
de Néhémy Pierre-Dahomey
Seuil

 

A propos
Belliqueuse Louissaint, jeune haïtienne au caractère intrépide, tente une traversée clandestine de la mer des Caraïbes pour rejoindre les États-Unis. Le voyage échoue. Elle y laisse un enfant. De retour sur le sol natal, elle est forcée de s’installer sur une terre désolée, réservée par l’état aux clandestins infortunés. L’endroit est baptisé Rapatriés. Les conditions de vie dans ce lotissement de boat people contraignent Belli à un choix déchirant : elle fait adopter ses deux filles, Bélial et Luciole.

Bélial vivra en France sous la tutelle de Pauline, une employée d’ONG qui voit en l’enfant une nouvelle raison de vivre. Quant à Luciole, elle disparaît dans les vastes confins de l’Amérique du Nord. Plus tard, l’une des deux jeunes filles reviendra en Haïti, mais quand se présentera le moment des retrouvailles, un ultime exil aura marqué leur mère.

 
Mon avis
J’affectionne les premiers romans, j’avance à tâtons, me demandant ce que je vais ressentir en m’y plongeant.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que celui-ci est une réussite.
Une réussite envoûtante, à la force indescriptible avec pour personnage central Belliqueuse.
Après une traversée ratée, les Etats-Unis s’éloignent. Retour en Haïti dans le quartier de « Rapatriés ». A l’infinie déception s’ajoute la perte d’un enfant.
Belliqueuse ne connaît que combats et violences. Elle se détériore, comme les fondations d’une maison qui lentement s’écaillent et tombent en poussière.
Belliqueuse fera adopter ses deux dernières filles.
Des départs, des retours, des larmes et tremblements sur cette Terre où pousse la fatalité.
Une fatalité contre laquelle chacune va apprendre à se battre.
Mais Belliqueuse l’échouée, la mère amputée, ferme les fenêtres de son être, de son âme. Et sombre.
Un roman à la langue captivante, révoltée, troublante qui nous conte ici une île et ses habitants plongés dans la misère et l’indifférence.

 

Le tout petit extrait :
« Belli marchait, vaillante et décidée, sur ce sentier aussi simple qu’un calvaire. Le soir arrivait. Il portait avec lui une lune bien ronde et un air en mouvement qui jetait des bourrasques sur les quartiers amoncelés. On distinguait la route étroite en terre battue traversant comme une lame deux rangées de toits délabrés, des tôles rouillées, du bois pourri, des clous béants et, de temps en temps, comme seule en générait la vie périurbaine sous les tropiques, une mare boueuse concoctant de nouvelles sortes de bactéries. »

Maison de rêve

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« Maison de rêve »
de Craig Higginson
Mercure de France

 

A propos
Âgée et malade, Patricia compte ses derniers cartons. Sa maison de rêve, la plus belle de cette jolie vallée sud-africaine avec sa roseraie, sa laiterie modèle, son chenil, ses écuries vient d’être vendue. Richard, son mari, perdu dans les brumes de la maladie d’Alzheimer, erre dans le jardin en marmonnant des phrases dépourvues de sens. Mais peut-être en ont-elles…
Les noms, les images, les bribes de souvenirs se mêlent pour faire revivre un passé qu’ils ont voulu oublier. La mort de Grace, la jolie fille qui travaillait à la laiterie, ce n’était pas un accident. Et quand ce dernier soir, justement, revient Looksmart, le jeune Zoulou que Patricia a élevé un peu comme son fils et qui a tant aimé Grace autrefois, les vérités les plus douloureuses risquent d’être mises au jour.

 

Mon avis
Quelque part, en Afrique du Sud.
Patricia s’apprête à quitter la maison où elle a passé toute sa vie.
Une maison qui n’est plus que l’ombre d’elle même. A moins que cela ne soit le cas de ses habitants.
Une maison, surtout, qui n’a rien d’une maison de rêve comme le titre du roman pourrait le laisser croire.
Elle se détériore, vieillit mal.
Comme Patricia qui n’y a pas vécu la vie qu’elle aurait souhaitée, coincé auprés d’un mari infidèle aux lourds secrets.
L’amertume se tapit dans chaque coin, les cartons se remplissent de souvenirs déçus.
Et, un soir, surgit Looksmart.
Patricia pense l’avoir aimé comme un fils.
Looksmart n’entretient à son égard que rancoeur et colère.
Parce qu’il est noir. Parce que dans leur passé commun, la mort de Grace est un point sombre et indélébile.
Une joute verbale s’engage entre les deux êtres. Entre ce qui a été tu et ce qui n’a pas été su.
Les vérités éclatent car elles sont nombreuses à chercher le passage vers la lumière.
Et lorsque la porte de la maison se referme, nul ne sait vraiment ce qu’il adviendra des personnages après ces révélations et celles qu’on préfère encore cacher.
Un roman choral tendu, prenant, à l’ambiance oppressante.
Une excellente lecture !

 

Le tout petit extrait :
« Il sent les années se dilater en lui, entre le jeune homme qu’il était et l’homme qu’il est à présent, et il les voit se dilater autour de lui. Les journées de Patricia, seule dans cette pièce, cette lampe qu’on allume et qu’on éteint, le feu qu’on allume et qui meurt, le jour qui apparaît à la fenêtre et puis s’estompe à nouveau – des milliers de jours vécus sans lui, et il ressent une certaine émotion, provoquée par un sentiment proche de la culpabilité. »